Peut-on vraiment avoir le mal du pays lorsqu’on vit sur une autre planète ?

Les momijis s’en sont allés, une saison s’est déjà écoulée, c’est donc le moment pour moi de dresser un petit bilan de ces deux mois et quelques passés au Japon.
Comme je ne sais évidemment pas par où commencer, je vais simplement écrire ce qui me passe par la tête, et c’est peut-être au fond la meilleure manière de vous livrer mon ressenti sans ambages, et sans toucher à l’amplitude des diverses émotions qui le composent. Mon but n’est pas de raconter ma « confrontation avec la différence », car cette expression ne veut absolument rien dire pour moi. On n’affronte pas la différence, on s’en nourrit. Ce n’est ni un ennemi dont il faudrait se méfier, ni un corps étranger auquel il faudrait adapter notre organisme ou notre façon d’être. C’est simplement une lumière posée sur nous, qui éclaire des horizons nouveaux, élargit notre champ de vision, transforme notre façon de pensée, et aiguise notre perception des choses qui nous entourent, ainsi que le regard que nous portons sur nous-mêmes. C’est vrai, il existe dans le monde ce qu’on pourrait appeler des « civilisations », car les Hommes n’ont pas tous la même histoire, mais ces dernières n’ont pas nécessairement besoin de s’entrechoquer. Le seul « choc » que provoque la rencontre de deux cultures différentes, c’est celui qui se produit en nous, lorsque ce qui nous semblait naturel jusqu’alors cesse de l’être, et que le mot normal finit peu à peu par ne plus rien vouloir dire. A l’heure où j’écris ces mots, j’ai oublié ce qu’était la normalité; ou plutôt, je m’efforce chaque jour qui passe de vider cette notion de son sens. Et être au Japon, un pays où absolument tout est différent, me facilite grandement la tâche.

Est-ce normal que, lorsque vous demandez votre chemin à une grand-mère, celle-ci vous accompagne quasiment à destination et marche avec vous près de vingt minutes ?
Est-ce normal que, lorsque vous demandez à un client dans un supermarché ce qu’est un produit, il passe cinq bonnes minutes à tenter de vous expliquer, avant d’interpeller un employé du magasin pour compléter ses explications déjà très détaillées ?
Est-ce normal que, lorsqu’il y a des travaux sur la route, vous ayez une personne à chaque extrémité du chantier pour vous dire de faire attention et faire en sorte que rien ne vous arrive pendant ces quelques mètres de trajet, même si ledit chantier consiste en un petit trou dans le sol et que la rue est totalement déserte ?
Est-ce normal que, lors de l’heure de pointe, les gens fassent la queue devant les portes du métro, laissent les passagers sortir et rentrent sans se bousculer ?
Est-ce normal que, par civisme, les gens aillent dans les espaces fumeurs fumer leur cigarette dans la fumée de celle des autres, tuant ainsi leurs poumons mille fois plus rapidement mais épargnant ceux de leurs concitoyens ?
Est-ce normal que, dans les parcs, on ne trouve par terre aucune déjection canine parce que tous les maîtres ont la courtoisie de les ramasser même si leur chien est allé trouver le plus inaccessible des buissons dans la partie la plus déserte du parc ?

Je pourrais continuer ainsi pendant des heures, mais je pense que vous avez saisi mon message. D’où le titre de mon article: peut-on avoir le mal du pays lorsqu’on vit sur une autre planète, un monde parallèle peuplé d’habitants dont la civilité, le sens du devoir et du service, l’honnêteté, et avant tout l’incroyable gentillesse ne manquent jamais un seul jour de vous étonner ? Loin de moi l’idée de dresser une comparaison qui prendrait inévitablement des allures de french bashing, mais le proverbe dit vrai, l’herbe est parfois bien plus verte ailleurs. Je n’ai jamais été aussi fière qu’aujourd’hui d’être Française, et Dieu sait si des choses de ce pays me manquent (la baguette et l’odeur du poulet rôti sur le marché du dimanche arrivent probablement en tête de la liste). Mais ces dernières sont vite oubliées devant les couleurs des érables en automne, les lumières de Shibuya la nuit, la quiétude d’un temple perdu au milieu des immeubles, ou les rires des écoliers en uniforme sur les rames du train.

Depuis mon arrivée, je cours un matin sur deux, et n’ai jamais manqué un seul de ce footing. Il m’est arrivé de courir à 5h30 du matin, sous une pluie battante à l’approche d’un typhon, ou bien encore à -1°C comme ce matin. Certains me croiront folle, et ils n’auraient pas totalement tort car j’ai déjà dû à plusieurs reprises frôler la mort par congélation et me demande à chaque fois où je trouve la force d’enfiler mes baskets. Mais à chaque fois que je vais courir, je croise ce couple de personnes âgées faisant chaque matin le tour du parc, lui en boitant, elle en marchant lentement à ses côtés. Au début, nous ne nous disions rien, mais à force de nous croiser, nous échangeons désormais quelques mots. « Il fait froid, n’est-ce pas? », « Quel beau temps aujourd’hui ! », ce genre de banalités qu’on répugne normalement à dire mais qui, prononcées par cette vieille dame dont le sourire ne semble être que bonté, suffisent à illuminer la journée et me donner la force d’enfiler à nouveau mes baskets deux jours après.

Voilà ce qui me vient à l’esprit lorsque je repense aux deux mois qui viennent de s’écouler. Des rencontres touchantes, des lieux inédits découverts au fil de mes longues balades, des couleurs, des lumières et des saveurs nouvelles.
Un émerveillement permanent.
Une curiosité jamais rassasiée.
Le sentiment que chaque journée est comme un cadeau sous le pied du sapin.
On se réveille tout impatient de savoir ce qu’elle nous réserve, tout en sachant déjà qu’on ne sera jamais déçu.
Encore deux semaines à faire semblant d’attendre mais, entre nous, c’est déjà Noël pour moi tous les jours.

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2 réflexions au sujet de « Peut-on vraiment avoir le mal du pays lorsqu’on vit sur une autre planète ? »

  1. Bravo Julie pour ces descriptions merveilleuses, pour nous aussi, sur notre ile bretonne, ce texte est un beau cadeau de Noël.
    Mille merci!
    Grosses bises de Geneviève et Georges

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