Les Japonais et le français (3)

Dans ce troisième épisode du feuilleton, j’aimerais vous parler d’une expérience peu banale qu’il m’est arrivée le mois dernier. Un étudiant de quatrième année en français m’a envoyé un message dans lequel il m’explique que sa thèse porte sur la perception du français par les Japonais et que, étant francophone, il aimerait… m’enregistrer. Inutile de dire que c’était la première fois que je recevais une telle requête, mais une fois la surprise passée, je me suis dit « après tout, pourquoi pas? », et me suis donc rendue avec lui dans l’un des studios insonorisés du campus pour faire des enregistrements.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je ne peux m’empêcher de partager avec vous quelques-unes des « perles » de son message écrit dans un français parfois… spécial.
La première —pour laquelle j’ai dû demander des explications après avoir tenté pendant des heures de comprendre ce qu’il avait bien pu vouloir dire…— fait définitivement partie des traductions foireuses les plus drôles que j’ai pu lire jusqu’à présent:
« Même si tu n’es pas propre, j’espère que tu as un bon ami de la France qui est venu à TUFS cet année! »; et de continuer plus tard: « Je suis heureux parce que tu es bien propre pour ma thèse ». En lisant la première phrase, j’ai juste éclaté de rire, mais au bout de la deuxième fois, commençant à avoir des doutes sur mon hygiène corporelle, je lui ai tout de même demandé quelques éclaircissements: il avait en fait simplement utilisé le mot « propre » comme l’équivalent de « proper » en anglais ! Je fus donc ravie d’apprendre que ma douche quotidienne était encore suffisante et que j’étais la personne adéquate pour l’aider à rédiger sa thèse; et que pour cette raison, il « me régalerait au resto-u » pour me remercier. Donc non seulement je gagnais un repas gratuit, mais celui-ci me fut en plus proposé fort galamment et d’une manière qui ne peut que faire sourire :)

Ce fut donc « régalée » comme il convient (et même un peu trop) que je pénétrai dans le studio insonorisé, prête à articuler plus magistralement qu’un De Gaulle à la radio londonienne. Parmi les 130 mots de la liste qu’il m’a fallu lire deux fois, certains avaient été « fabriqués » par cet étudiant dans le but de mettre en lumière les difficultés que rencontrent les Japonais pour percevoir certains mots de la langue française. Par exemple, il m’a fait prononcé le mot « gentil », puis un peu plus loin « jonti »; ou encore « jambe » et « chambe ». Il y avait également beaucoup de mots au son « Rr » très prononcé, tels que « rouble » ou « outre », que les Japonais ont tendance à écrire en remplaçant le R par un L en raison de la prononciation de cette lettre en japonais.

Au final, l’expérience a duré environ une heure et m’aura appris pas mal de choses sur la perception du français par les Japonais. Je n’ai pas reçu de nouvelles de cet étudiant depuis (il a dit qu’il m’écrirait une fois les enregistrements traités), mais j’espère que ma voix et ma prononciation seront assez « propres » pour sa thèse…  (୨୧ ❛ᴗ❛)✧

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Les Japonais et le français (2)

Un mois a passé depuis que je suis arrivée à Tokyo, et la passion des Japonais pour ma langue natale continue toujours de me surprendre. Cela dit, on prend vite goût à « l’effet wow » qu’on déclenche lorsqu’on dit être Français. Encore un truc qui risque de me manquer quand je rentrerai au pays… ( ᵕ́ૢ‧̮ᵕ̀ૢ)‧̊·*

Dans ce deuxième —et probablement pas dernier— volet de mon feuilleton linguistique « Les Japonais et le français », j’aimerais vous parler un peu de mon job de Teaching Assistant, ici à TUFS. Le cours que j’assiste est celui de Mme Nakao, pour des étudiants de 2ème année en français, le jeudi de 12h40 à 14h10. Ces derniers m’ont réservé un accueil des plus chaleureux au sein de leur classe et se montrent à chaque séance d’une gentillesse extrême à mon égard. J’avoue être à chaque fois un peu embarrassée quand je croise l’un d’entre eux dans les couloirs, car il me fait toujours un signe de la main avec un grand sourire, auquel je réponds par politesse tout en étant totalement incapable de reconnaître le visage de la personne, et encore moins de me souvenir de son prénom… Mais ma « non-physionomie » absolue concernant les Japonais est un tout autre sujet que j’aborderai sans doute lorsque j’aurais commis quelques embarrassantes balourdises…

Pour l’heure, revenons au cours de Mme Nakao. Celui-ci se déroule toujours de la même manière: tout d’abord, les élèves font une dictée sur les cinq phrases qu’ils ont dû traduire la semaine précédente; puis Mme Nakao leur distribue les cinq phrases à traduire pour la semaine suivante et les fait lire à toute la classe; enfin, des élèves viennent au tableau écrire leur traduction des phrases du bouquin. Dans cette mécanique bien huilée, mon job d’assistante consiste à lire la dictée (trois fois chaque phrase, et seulement la deuxième avec la ponctuation), puis à corriger avec Mme Nakao les traductions des élèves au tableau. Cette partie de mon travail est de loin la plus intéressante: premièrement, parce qu’elle m’en apprend énormément sur la manière dont les Japonais « pensent » le français et le construisent dans leur esprit d’après un schéma de pensée qui n’appartient qu’à eux et ne se retrouvent nulle part ailleurs dans le monde; deuxièmement, parce qu’elle me force à me creuser les méninges pour tenter d’expliquer les innombrables nuances que compte la langue de Molière, jusqu’à douter de ma propre aptitude à manier cette dernière… Prenez par exemple ces deux phrases:
1) Je pensais que vous m’encourageriez à continuer mes études.
2) J’ai cru que vous m’encourageriez à continuer mes études.
Comment expliquer, d’une part, l’utilisation de l’imparfait ou du passé composé, d’autre part, celle du verbe croire ou penser dans ce cas précis, et enfin, en quoi ces deux phrases sont-elles différentes au final ? C’est là qu’on réalise à quel point le français est une langue vraiment difficile, et qu’on remercie le Ciel de n’avoir pas eu à l’apprendre…

Et la conjugaison est loin d’être la seule chose devant laquelle ces pauvres étudiants doivent s’arracher les cheveux. En feuilletant le livre de phrases à traduire, je suis tombée sur une petite liste de groupes nominaux, illustrant la leçon sur les pronoms/conjonctions de coordination/je-sais-pas-comment-s’appellent-ces-trucs: travail à la main, fille aux yeux verts, tasse à café, chambre avec douche, plage de sable, homme de génie, robe du soir, sucre en morceau, transport en commun, progression par étape, vêtements pour hommes, chèque sans provision… Il suffit de comparer avec l’anglais (« public transport », « coffee mug », « men clothing »…) pour comprendre la difficulté de la chose ! Quant aux phrases qu’ils ont à traduire (du japonais vers le français), elles ressemblent un peu à ça: « Il a fait des remarques sur des points auxquels je n’avais jamais réfléchi. »
Soyons honnêtes, au moins 10% des Français seraient incapables de formuler une phrase comme celle-ci, et c’est pourtant ce que font des étudiants japonais avec seulement un an de français derrière eux…

L’autre chose que j’aime bien dans mon boulot d’assistante, c’est le bouquin de traduction, avec les drôles de phrases qu’on peut y trouver:
« Le silence occupe cette salle comme si elle était couverte de nuage lourd. »
« Cet enfant a bu de l’eau trop froide, si bien qu’il est tombé malade »

Mais le mieux dans tout ça, c’est que je perçois une petite rémunération en tant qu’assistante de professeur. Autrement dit, je suis payée pour apprendre plein de choses sur la manière de pensée japonaise, pour progresser moi-même en japonais, et pour redécouvrir chaque semaine la beauté et la richesse de ma langue natale.
Je n’aurai donc qu’une chose à dire: vive la France ! ヾ(*⌒ヮ⌒*)ゞ

相づち ou l’écoute à la japonaise

Après les onomatopées, un autre point linguistique dont j’aimerais vous parler et que je trouve tout aussi fascinant car n’existant pas en français, ce sont les 相づち (aizuchi).
Les aizuchi sont des interjections servant à indiquer à son interlocuteur qu’on l’écoute; il peut s’agir de petites phrases (ほんとう?Hontō ?) ou bien de simples exclamations mono-syllabiques (うんーうん, un-un). Les Japonais y ont recours en permanence, pour ne pas dire après chaque phrase sortant de la bouche de leur interlocuteur. Et bien sûr, ils n’emploieront pas les mêmes aizuchi selon qu’ils parlent avec un ami ou leur patron…

En France, l’utilisation de ce genre d’exclamations dépendra du contenu de la discussion: si quelqu’un nous dit « j’ai mangé une pomme ce midi », on ne répondra pas « je vois » ou « vraiment? », car cette information n’aura pas déclenché chez nous suffisamment d’émotion pour qu’on l’exprime verbalement. La plupart du temps, on se contentera d’écouter en silence ou de hocher la tête par moments. Or, si vous vous comportez ainsi en face d’un interlocuteur japonais, il y a de fortes chances qu’il pense que vous ne l’écoutez pas et, si la conversation se prolonge, commence à paniquer intérieurement.

Depuis que je suis ici, j’ai dû effrayer pas mal de Japonais en les écoutant « à la française », c’est-à-dire dans un silence poli, mais petit à petit, j’essaie de ré-utiliser aussi souvent que possible les aizuchi appris en cours (en général j’en lance un au hasard et si je vois que mon interlocuteur fait une tête bizarre, je comprends que c’était pas le plus approprié…). Mais il faudra sûrement un certain temps avant que ces interjections ne sortent de ma bouche naturellement car, tout comme les onomatopées, elles sont très spécifiques à la langue japonaise et, par conséquent, nous en disent beaucoup sur les Japonais eux-mêmes. Ils les utilisent en effet si systématiquement qu’elles finissent par perdre leur fonction « originelle », du moins la fonction qu’on leur prêterait en tant qu’occidental, c’est-à-dire montrer à son interlocuteur l’intérêt qu’on porte à ses propos. Si un Japonais vous sort un aizuchi à chaque phrase que vous prononcez, n’allez surtout pas croire que votre récit le passionne (vous risquez de quitter le Japon avec les chevilles d’un sumo), c’est peut-être même tout le contraire…
C’est typiquement ce genre de « convention de langage » qui rend la langue japonaise si fascinante et différente des langues latines.
Croyez-moi, je n’ai pas fini de vous parler de linguistique… Vous m’écoutez toujours ?

Les onomatopées japonaises

L’une des choses que je préfère dans la langue japonaise, ce sont les onomatopées. Alors qu’en France elles sont réservées aux bandes dessinées, les Japonais, eux, les utilisent fréquemment, à l’écrit comme à l’oral, et ce peu importe leur âge. Au Japon, les onomatopées sont employés par tout le monde sans que cela ne choque personne. C’est pourquoi je suis toujours un peu surprise lorsque mes professeurs en emploient car pour moi les onomatopées, c’est quand on parle aux bébés…
En vérité, cela va même plus loin puisque même les phénomènes météorologiques tels que le vent ou la pluie ont leur onomatopées. C’est là qu’il faut établir une distinction entre les giseigo (擬声語) et gitaigo (擬態語): tandis que les premières imitent un bruit, les deuxièmes servent à exprimer une action, un état ou une émotion. Quelques exemples:

  • Le chien : ワンワン (wan wan)
  • Le chat : ニャニャ (nya nya)
  • La vache : モーモー (moーmoー)
  • Le singe : ウキウキ (uki uki)
  • Le corbeau : かーかー (kaーkaー)
  • Le cochon : ブーブー (bu—bu—)
  • Un applaudissement : パチパチ (pachi pachi)
  • Un éternuement : ハクション (hakushon)
  • Frapper à la porte : コツコツ (kotsu kotsu)
  • Goutes de (début) de pluie : ポツポツ (potsu potsu)
  • Pluie forte : ザーザー (za—za—)
  • Craquement de la neige sous les pieds : サクサク (saku-saku)
  • Tourner en rond : いそいそ (iso iso)
  • Être négligent / distrait : うかうか (uka uka)
  • Basculer sans arrêt entre sommeil et éveil : ウツラウツラ (utsura-utsura)
  • En désordre / sale : ぐちゃぐちゃ(gucha gucha)
  • Être hésitant : いじいじ (iji iji)
  • Être radin : ケチケチ (kechi-kechi)
  • Franc-parler : ずけずけ (zuke zuke)
  • Flirter en public sans se soucier des autres : イチャイチャ (icha-icha)

(D’autres exemples dans les petites vidéos que j’ai montées à la fin de cet article !)

Alors qu’en français leur nombre est très limité, en japonais il semble y avoir une onomatopée pour tout ! Elles peuvent nous paraître à première vue ridicules, mais en y regardant de plus près, on constate qu’il en existe pour des actions ou des émotions qu’on serait incapable d’exprimer en français de manière aussi claire et concise. Comme par exemple le fait de « jeter un coup d’oeil à la dérobée », que les Japonais font tenir en deux petites syllabes: « チラ » (chira) ! Il n’y a pas à dire, les Japonais peuvent être sacrément futés parfois…

Les Japonais et le français (1)

Je vous avais déjà parlé de la véritable passion des Japonais à l’égard du français, mais il faut vraiment être au Japon pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène: même là où je suis (c’est-à-dire au moins dans la 3ème couronne de Tokyo), il y a une boulangerie « Terre Vivante » à deux pas de mon campus ! Et je compte plus le nombre de devantures écrites en français que j’ai croisées depuis mon arrivée, dans certaines rues on se croirait presque en France…

Ces devantures sont très souvent celles de commerces de bouche (restaurants, pâtisseries, salons de thé), mais il n’est pas rare de croiser des petites boutiques de vêtements ou d’accessoires en tous genres, voire même des hôtels affichant un nom en français. Il est assez drôle d’imaginer la même situation en France avec des devantures écrites en japonais (dans le cas d’un hôtel, je crois que celui-ci mettrait la clé sous la porte au bout d’une semaine puisque personne ne comprendrait qu’il s’agit en fait d’un hôtel, et non d’un obscur local de grossistes chinois…). Chez nous, les restaurants japonais écrivent leur enseigne en romanji (c’est-à-dire en utilisant l’alphabet latin, par exemple 寿司 sera écrit « sushi ») afin qu’on puisse les comprendre. Mais ce qui est surprenant ici, c’est que les devantures en français ne sont pas toujours traduites en katakana (ex: Le Mont Saint Michel s’écrit « ル・モンサンミシェル »), donc techniquement… les Japonais ne peuvent pas lire ce qui est écrit ! ( •᷄ὤ•᷅)?
Mais il suffit simplement qu’ils reconnaissent du français pour que le charme opère…
Si bien qu’on trouve parfois de drôles de trucs, à se demander si le propriétaire de la boutique ne s’est pas contenté d’ouvrir un Larousse et de choisir deux trois mots au hasard qui rendraient bien sur sa devanture… Au mieux, il s’agit d’une simple petite faute grammaticale ou de syntaxe (par exemple, « pâtisserie fondée de 2001″…), mais parfois on reste vraiment perplexe devant l’absence absolu de signification, et on se dit que s’il voyait ça, Molière se retournerait probablement dans sa tombe…